La course à pied, une expression naturelle

A l’occasion de la réédition du livre « Les enfants d’Achille et de Nike en 2017, Eloge de la course à pied ordinaire » (dont la première version est parue en 1995), de Martine Segalen aux Editions Métailié, je me suis entretenue avec l’auteure, une #Wonder Sport Woman. Coureuse assidue et pionnière en la matière, elle nous plonge dans une étude sociologique du running pour mieux comprendre l’intérêt et les particularités de ce sport, que j’affectionne tout particulièrement (d’ailleurs bientôt je sors un livre sur le sujet – sortie prévue en avril 2018).

Tor d’horizon d’une pratique universelle

Au nord de Mexico, dans la Sierra Madre occidentale, à l’ouest de Chihuahua, un peuple isolé du monde a développé une agilité exceptionnelle. Ce sont les Tarahumaras, qui fascinent à plus d’un titre. Cette tribu recluse a fait de la course à pied un art corporel : dévalant les chemins escarpés pieds nus ou en sandales avec une incroyable facilité, ils sont capables de couvrir des distances phénoménales d’une seule traite. Mais ils ne sont pas les seuls : les Bororos d’Amazonie ou les Ethiopiens des collines courent eux aussi très vite, et montrent à quel point toutes les sociétés sont concernées, depuis plus ou moins longtemps. Comme le décrit l’auteure, a contrario la pratique est plutôt récente dans le monde occidental. Dans les années 70, c’est l’apparition du Running boom et les pionniers sont regardés de travers, encore plus quand il s’agit de femmes. Heureusement, la jeune journaliste Kathrine Switzer donne à ce mouvement naissant une tendance émancipatrice, voire rebelle contre l’esprit obtus de la Fédération Française d’Athlétisme de l’époque. Elle est la première femme à participer à un marathon en 1967 malgré les oppositions qui lui arrivent de toutes parts.

« Courir est une forme de liberté qui sert à reconquérir à la fois son corps, la ville et la communauté ». Martine Segalen

Une activité « naturelle » désormais dévoyée

Aujourd’hui, ils seraient 16,5 millions à courir en France. Désir d’extrême, dépassement de soi, culte du corps ou célébration collective, chacun a ses propres raisons pour contrer une société devenue sédentaire et individualiste. Et les équipementiers l’ont bien compris. Qui n’a pas sa montre connectée ou une nouvelle paire de chaussures plus performante que l’année d’avant… Quand, dans les années 70, on parlait surtout du marathon de New York et de Boston, de nos jours le running recouvre un champ des possibles infini  : certaines des courses les plus corsées sont l’Ultra trail du Mont Blanc (UTMB) où il faut parcourir 170 km sans étape pour 10 000 m de dénivelé positif1 en moins de 46 heures et 30 minutes, la Diagonale des Fous à la Réunion fait 145 kilomètres avec un temps limite pour finir le parcours de 66 h. On peut aussi citer entre autres la course Eiffage du Viaduc de Millau, le marathon des Sables… Heureusement moins dures, les Fun Runs comme la Colour, la D-Day Run ou la Déjantée sont plus accessibles et surtout plus festives. Elles mêlent émotions, légèreté et plaisir de partager un moment qui sort de l’ordinaire. Ce qui montre à quel point la course à pied a conquis la planète sous des formes très diversifiées.

« La course met en scène l’illusion démocratique, tous égaux en dossard et en short ». MS

Un sport pour toutes et tous

Martine Segalen, à plus de 70 ans, continue de courir deux fois par semaine. Une belle preuve que le running a l’énorme avantage de pouvoir se pratiquer à tout âge, si la personne est entraînée. Pour s’y mettre, les contraintes sont minimes : C’est quand on veut, où l’on veut, seul ou accompagné. Il se fait à la seule force de ses jambes et du mental. Sain, ouvert, participatif, ce sport de santé rime avec « liberté », « accomplissement personnel », « facilité », « sociabilité » quand ce n’est pas avec « miracle ». Et comme le montre l’excellent documentaire « Free to run » de Pierre Morath sorti en 2016, le running peut être une expérience quasi mystique. Les coureurs l’attestent : on peut ressentir une forme de purification à travers la douleur. Dans la nature, le running devient même très poétique. Alors, entre un retour à soi, le dépassement des limites, une sorte de communion avec les autres, il n’y a plus à hésiter. Courons avec l’esprit des pionniers. Quitte à laisser un peu de côté sa montre connectée. Pour mieux se reconnecter à l’essentiel. Et être, chacun à sa façon, des enfants d’Achille et de Nike.